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Les clandestins en Espagne : Leurs activités économiques

Source: Hernan Pinera (Flickr)
Source: Hernan Pinera (Flickr)

 

Nous savons, grâce à plusieurs facteurs, que l’Espagne actuelle se trouve dans une situation économique plutôt mauvaise. Alors, comment les migrants clandestins font-ils pour s’insérer dans le marché du travail Espagnol, déjà aux prises avec des très haut taux de chômage? Sont-ils en mesure de subsister adéquatement en dehors des frontières africaines? Surtout, en quoi leur situation est-elle précaire (fragile)?

Le premier obstacle à l’obtention d’un travail « légal » est en premier lieu l’absence de papier officiels pour la majorité des clandestins.  S’installe alors ce que l’on appelle le syndrome de la menace (Morice, 2015). Pour les clandestins ayant réussi à entrer en Espagne, cela se manifeste par un stress continu de savoir que les droits à circuler, séjourner et vivre en paix et en famille sont limités et brimés.

À ce problème s’ajoute une impossibilité d’ouvrir un compte en banque ou d’obtenir un numéro de sécurité sociale.  S’installe donc en conséquence une précarité juridique, économique et sociale qui est visible dans le logement, dans la santé, et se répercute aussi sur le travail du migrant.

Alain Morice parle de  la situation des migrants en utilisant la figure de l’épée de Damoclès. Il insinue que pour les migrants, la tentation de la fraude et du trafic, surtout dans un milieu hostile, est très grande. Il est vrai que le trafic de cannabis, par exemple, occupe une place considérable dans le marché noir et que garder de la marchandise chez soi ou passer quelques kilos de drogue d’une région à un autre est fréquent, voire même légitime, car la part de risque que cela représente est nécessaire à prendre pour la survie (Carnet, 2011).

Nous pouvons lire sur ce panneau "attention-interdit" avec l'image d'une famille qui s'échappe Source : Noborder Network (Flickr)
Nous pouvons lire sur ce panneau « attention-interdit » avec l’image d’une famille qui s’échappe
Source : Noborder Network (Flickr)

 

Alors, le travail du migrant clandestin n’est jamais déclaré?

Rarement. Le profil du travailleur au noir ressemble beaucoup à celui du clandestin (voir Mythes et réalités par rapport à la clandestinité) notamment à cause de son jeune âge (Agence France Presse, 2014). Les clandestins étant attirés par les grandes agglomérations (Madrid, Barcelone, etc.) pour y trouver un emploi, il est chose courante qu’à des endroits précis de ces villes, à chaque jour, se tiennent des travailleurs cherchant à être employés sans protection sociale – et que les patrons d’entreprises passent les chercher en voiture sans grandes représailles policières (Morel, 2013).   Le travail qu’ils vont effectuer se fait à coup de services. Ce peut même être de petites réparations, le temps d’une journée. On remettra ensuite le salaire aux migrés sous forme d’argent liquide sans en informer les autorités publiques.

Qu’en pensent les acteurs du marché du travail espagnol?

Ce ne sont pas tous les acteurs et agents économiques du marché du travail espagnol qui sont unanimes au sujet de l’immigration clandestine et des avantages qu’elle apporte (Aparicio, 2010)

Les groupes qui réclament plus d’encadrement et plus de planification de l’immigration tout en faisant plus d’efforts pour lutter contre la fraude sont les syndicats et les agences de travail temporaire.  Il faut, disent-ils, travailler en collaboration avec gouvernement afin de recruter plus rapidement les migrants sans complications administratives. De nombreux groupes, qui peuvent être des Organisations Non-Gouvernementales ou être simplement des réseaux de professionnels et de chercheurs s’étant rassemblés,  se déclarent en faveur de plus d’organisation de la migration clandestine en Espagne mais aussi dans tous les pays côtiers de la mer Méditerranée.

Cependant, certains entrepreneurs ne plaideront pas en vue d’accorder plus d’encadrement pour les nouveaux arrivés puisque ceux-ci savent qu’avec des papiers légaux, les clandestins ne seront plus en mesure de faire réduire leurs coûts de production.

Ainsi, agir plus efficacement pour régulariser la migration ne fait pas l’affaire de tous. Somme toute, il s’agit d’un processus complexe que de réformer ou modifier définitivement les politiques relatives aux flux migratoires.  Nul doute qu’en matière d’immigration clandestine, l’Espagne a encore des défis à relever.

Médiagraphie

APARICIO, Rosa. et al. Les Politiques Relatives Aux Migrants Irréguliers, [En ligne], Strasbourg, Éditions du conseil de l’Europe, 2010, 125p. , dans Google Books (Page consultée le 22 mars 2015)

MORICE, Alain. « Situation actuelle des migrations internationales : réalités et controverses », L’information psychiatrique, [En ligne], Volume 91 (2015/03), p.207 à 215, dans CAIRN

MOREL, Sandrine. « En Espagne, sans l’économie souterraine, il y aurait déjà eu une révolution » Le monde [En ligne]  http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/04/25/en-espagne-sans-l-economie-souterraine-il-y-aurait-deja-eu-une-revolution_3166111_3234.html (page consultée le 22 mars 2015)

Marianne Renauld Robitaille

L’arrivée clandestine pour l’économie espagnole : un atout ou un fardeau?

 

Drapeau espagnol  Flickr (auteur : fdecomite)
Drapeau espagnol
Flickr (auteur : fdecomite)

L’économie espagnole est loin d’être celle qui a connu le plus de stabilité au cours du XX et XXIe siècle.  Après avoir connu une période de noirceur sous le régime franquiste (voir L’immigration clandestine en Espagne : de l’émigration à l’immigration) , l’Espagne s’est bien redressée et a su se démocratiser en plus d’offrir une performance économique qui lui fut digne d’une place dans la zone euro.  Mais suite à la crise économique de 2008, ce pays est aussi l’un des plus durement touchés et il doit désormais trouver de nouveaux moyens pour rattraper son écart avec la plupart de ces voisins (Baron et Le Bayon, 2014).

Bien sûr, pour l’Espagne, la tentative de sortir de la récession et de reprendre son économie en main implique de se pencher sur la gestion de ses frontières.  C’est ici que l’immigration clandestine entre en jeu, car les migrants illégaux peuvent d’une part, par leur ajout à la démographie du pays, créer une offre de travail additionnelle et occuper des emplois que la population non-immigrée déserte (ainsi faire rouler l’économie). D’autre part, cependant, leur entrée dans le pays s’étant fait en échappant aux mesures traditionnelles (sans enregistrement, sans obtention de permis de séjour),  les activités que les migrants vont pratiquer à des fins de rémunération seront forcément non-déclarées et iront enrichir ce que l’on nomme économie souterraine. Or, l’économie souterraine est source de graves dysfonctionnements dans le système espagnol (Aparicio, 2010).  Penchons-nous un peu sur ce qu’elle implique.

La crise économique mondiale de 2008 affecte beaucoup l'économie espagnole et les pays européens en général
La crise économique mondiale de 2008 affecte beaucoup l’économie espagnole et les pays européens en général

 

L’importance de économie souterraine espagnole

On parle de l’économie souterraine comme l’essentiel des activités échappant au contrôle de l’état.  Cela englobe tous les contrats de travail non-déclarés,  le trafic de psychotropes, la prostitution ainsi que le blanchiment d’argent.  L’économie souterraine engendre une diminution des ressources publiques, c’est-à-dire qu’elle prive l’état d’une source de revenus car le travail non-déclaré n’implique aucun paiement de taxes.  Selon les estimations, elle représente entre 20% et 25% du produit intérieur brut (PIB) de l’Espagne en 2014.

L’économie souterraine existait déjà bien avant les premières vagues d’immigration clandestine (début des années 80). Le marché noir n’est donc pas une conséquence de l’immigration illégale (Cachon, 2008) : il fait partie des causes qui poussent certains migrés à traverser.

Tel que mentionné ci-haut, l’Espagne a connu une période de prospérité et de croissance économique qui commence vers  la fin des années 80 jusqu’à la plus récente crise économique.  Ce qu’on dit peu, c’est qu’une partie de cette croissance même est due au travail illégal.  Effectivement,  les secteurs qui demandent le plus de main-d’œuvre étrangère (comme la construction) sont les piliers de la croissance économique du dernier vingt ans, et [ils] se caractérisent par des niveaux importants d’emplois irréguliers (Gabrielli, 2011).

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’en Espagne l’économie souterraine reste à ce jour très importante pour toutes ces raisons. Elle agit comme un amortisseur de la crise économique.  Malgré les efforts du gouvernement espagnol à lutter contre la fraude,  le marché noir est si vaste qu’il est, pour l’instant, idéaliste de l’éradiquer.

Quels sont les risques pour l’Espagne d’ouvrir un peu plus ses frontières?

Il ne faut pas oublier que la côte espagnole est la frontière méridionale de tout un ensemble de pays : L’espace Schengen (zone euro). Par conséquent, si l’Espagne a une décision d’envergure à prendre par rapport à ses frontières, cela doit se faire en solidarité avec l’avis des pays de l’Union Européenne. Selon Lorenzo Gabrielli, depuis l’adhésion du pays à l’UE en 1985, l’Espagne a du restreindre son ouverture aux pays du Maghreb. C’était un changement majeur qui aurait à coup sur des répercussions économiques.

Par ailleurs, l’opinion publique est plutôt défavorable à l’arrivée des migrants clandestins.  Ceux ci sont victimes de racisme et de xénophobie (voir L’immigration clandestine en Espagne : la réaction de la société espagnole) précisément parce que tout ce qui les concerne est hypermédiatisé.  Il s’agit de « l’institutionnalisation » de l’immigration (Cachon, 2008).  Désormais, l’immigration, même légale est considérée comme un gros problème social à cause de son omniprésence dans l’actualité.

Il faut aussi spécifier que le processus de régularisation des migrants présente de grandes lacunes. Le modifier représenterait temps et argent que l’état n’est pas en mesure de fournir. En effet, c’est parce que les procédures devant être franchises par un migrant clandestin irrégulier pour devenir un migrant régulier et obtenir des papiers légaux prend plusieurs années  que l’on remarque une différence cruciale entre les objectifs gouvernementaux par rapport à la clandestinité et les résultats statistiques donnés (Gabrielli, 2011).

Dans quelle mesure l’arrivée clandestine est-elle positive pour l’économie?

En premier lieu, il faut savoir que comme de nombreuses populations occidentales, la population espagnole est vieillissante. Tout comme nous l’avons indiqué dans notre article Mythes et réalités par rapport à la clandestinité, les immigrants clandestins sont relativement jeunes (entre 18 et 30 ans) et scolarisés.  Considérant cela, l’Espagne aurait peut-être avantage à accorder aux migrants le droit d’asile prévu dans les conventions qu’elle a elle-même signée.  Sans parler du taux de chômage espagnol, qui de 2005 à 2012, est passé de 9,16 à 24, 60% (Delezenne, 2012).

N’oublions pas que les grillages et barbelés sur les frontières, les nombreux centres d’accueils temporaires des immigrés (CETI) ainsi que la totalité des gardes et du matériel de surveillance des barrières  employés afin de contrôler l’immigration clandestine en Espagne ont un coût social qu’il serait possible d’alléger si l’on accordait de l’importance à la régulation de l’immigration clandestine.

Aussi, il est connu que les secteurs de la construction, du tourisme, des services à la personne (ex : service domestiques) et de l’agriculture sont nourris par la main-d’œuvre clandestine. Bien que ces emplois  soient précaires et sensibles aux faiblesses conjoncturelles (Kachani, 2011), l’obtention de tels emplois reste encore l’objectif numéro 1 des migrants partant d’Afrique vers l’Europe.

Les secteurs comme la construction et le tourisme font partie des emplois les plus courants chez les migrants clandestins Source: freeimages.com
Les secteurs comme la construction et le tourisme font partie des emplois les plus courants occupés par les migrants clandestins
Source: freeimages.com

Que faut-il en retenir ?

Au delà de la réflexion sur les risques ou avantages représentés par une plus grande ouverture à une immigration provenant majoritairement d’Afrique du Nord, certains acteurs de la dynamique clandestine méditerranéenne, notamment certains chercheurs, semblent indiquer que les passeurs (c.à.d les gens qui font payer les migrants en échange d’une place dans une embarcation) auront toujours des clients car il y aura toujours des personnes qui auront besoin de sortir de leur continent (les différentes crises en Afrique vont continuer et encourager les citoyens à fuir) À moins d’une plus grande solidarité européenne ou une décision commune d’assouplissement des règles d’accueil des migrants , pour L’UE, dresser plus de frontières et augmenter les bateaux de surveillance (des actions  récemment adoptées en réaction au dernier naufrage) ne vont pas effacer le vrai problème.

Le passage Espagne-Maroc est par ailleurs en 2015 moins fréquenté par les migrants clandestins que la route centrale Méditerranéenne ou celle de l’ouest.  Mais la question de la légitimité des mesures de « protection »  contre l’immigration non-régulière se pose tout de même.

Après une courte analyse des bénéfices et inconvénients de l’immigration clandestine, on déduit que les pays comme  l’Espagne ont de la difficulté à reconnaître l’indispensable besoin  de main d’œuvre nécessaire à la survie économique de l’Europe.

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Considérer l’immigration clandestine comme une priorité est risqué pour l’Espagne, un pays qui est depuis un certain temps déjà en crise sociale.  Pourtant, si elle faisait un effort de règlementation minimal, peut-être que la présence  clandestins en son territoire pourrait à long terme être bénéfique pour son économie. Mais sa position géopolitique et d’autres facteurs la mettent dans une situation ambiguë.  Elle ne peut que se redresser les manches et compter sur ses atouts comme la forte solidarité familiale des espagnols (Campos, 2008) pour continuer d’affronter les intempéries de la crise économique mondiale.

Alors, l’Espagne est-elle prisonnière des décisions de l’Union Européenne?

Si vous avez envie d’en apprendre plus par rapport à ce sujet, je vous conseille d’écouter le Témoignage d’un migrant ainsi que l’avis d’une juriste spécialiste de l’observatoire des frontières Migreurop.  

Médiagraphie :

APARICIO, Rosa. et al. Les Politiques Relatives Aux Migrants Irréguliers, [En ligne], Stasbourg, Éditions du conseil de l’Europe, 2010, 125p. , dans Google Books (Page consultée le 22 mars 2015)

BARON, Nacima et Sabine LE BAYON, « ESPAGNE (Le territoire et les hommes) – Économie », Encyclopædia Universalis [En ligne], http://ressources.cgodin.qc.ca:2066/encyclopedie/espagne-le-territoire-et-les-hommes-economie/ (consulté le 26 avril 2015)

CACHÓN, Lorenzo « L’immigration en Espagne (1996-2006) : logique de marché et « institutionnalisation » », Travail et Emploi [En ligne], 115 | juillet-septembre 2008, mis en ligne le 03 mars 2011.  http://travailemploi.revues.org/4270  (consulté le 22 février 2015)

CAMPOS, Angel Pueyo et Maria LUZ HERNANDEZ, « L’Espagne face à la grande récession depuis 2008 », Mappemonde, 2014, [En ligne] http://mappemonde.mgm.fr/num39/articles/art13301.fr.html (page consultée le 22 mars 2015)

DELEZENNE, Leila « Vers la fin de l’immigration marocaine en Espagne » dans CECILE, Centre d’Études en civilisations, Langues et Littératures Étrangères [En ligne] http://cecille.recherche.univ-lille3.fr/axes-de-recherche/mediterranee-passages-hybridites/publications-en-ligne/article/vers-la-fin-de-l-immigration (page consultée le 22 février 2015)

GABRIELLI, Lorenzo. La construction de la politique d’immigration espagnole : ambiguïtés et ambivalences à travers le cas des migrations ouest-africaines [En ligne], thèse de doctorat (science politique), Université de Bordeaux, 2011, 469p. (page consultée le 15 mars 2015)

KHACHANI, Mohamed. Simposio internacional : Inmigración y Globalización, Los migrantes marroquíes en España, [En ligne], 2011, http://www.funciva.org/uploads/ficheros_documentos/1296039148_m_khachani.pdf (page consultée le 22 février 2015)

Marianne Renauld Robitaille

Marianne Renauld Robitaille- Portrait

IMG_0915Salut,

Je m’appelle Marianne Renauld Robitaille et je suis étudiante en sciences humaines, profil individu. Je suis également rédactrice du journal étudiant le Noir sur Blanc et membre du comité Oxfam-Québec GG.  Je suis passionnée de voyage, de lecture, et bien sûr d’écriture.  J’adore m’informer sur l’actualité et diffuser des idées. J’aime aussi la photographie. Au plaisir!